La loge comme modèle réduit de la nation
par Philippe Foussier
Auteur de plusieurs ouvrages sur la franc-maçonnerie du XVIIIe siècle et sur le rite français, Michel König clôt ici une ambitieuse entreprise éditoriale. Même s’il peut se lire indépendamment des deux précédents, ce volume s’inscrit dans la continuité de L’Eté 1735. Aux origines de la Grande Loge de France et D’une Révolution à l’autre, 1688-1789, parus également chez Cépaduès. Comme toujours avec Michel König, le propos est documenté, solide, précis, foisonnant même. Les informations fournies ouvrent régulièrement d’autres perspectives et apprennent beaucoup, même au lecteur averti. L’auteur mêle considérations historiques et philosophiques de musarder de notice en notice, au fil des pages, pour découvrir ces destins singuliers.
En cela, ce travail d’érudition pourra aussi, parfois, être lu comme un roman. Peintre lui-même, familier de l’histoire maçonnique par ses relations familiales, Daniel Morillon, avait à la fois l’empathie, la méthode et l’endurance pour mener à bien, sur une quinzaine d’années, cette vaste enquête. En refermant cet ouvrage, puisse le lecteur se souvenir qu’au-delà des toiles, des sculptures ou des édifices, il y avait des hommes et des idées. Car au Siècle des Lumières, comme aujourd’hui, l’art et la pensée demeurent les plus beaux compagnons de l’humanité. qui permettent de progresser dans la compréhension du premier demi-siècle de la franc-maçonnerie française.
À juste titre, Michel König situe l’expansion de la franc-maçonnerie dans le contexte des Lumières, même si elles n’en furent pas la seule source. Ce mouvement, « en prononçant la séparation de la religion et de la philosophie, a bouleversé le fonctionnement des sociétés humaines », souligne l’auteur. Il pointe trois attitudes nouvelles pour caractériser cette évolution. D’abord par le primat de la conscience individuelle, que l’injonction Sapere aude illustre avec éloquence. Ensuite par l’universalité de la raison qui, en maîtrisant les passions, permet de développer la fraternité entre les hommes. Enfin par l’instauration d’un comportement rationnel, « à la fois pratique de conduite individuelle et exercice du gouvernement des sociétés, condition d’exercice de la liberté ». À plusieurs reprises, l’auteur explore la notion de « naturel », qu’elle s’applique au droit, à la religion ou à la lumière. Dans le langage du XVIIIe siècle, naturel s’oppose à surnaturel et non comme aujourd’hui à artificiel ou fabriqué. Elle s’adosse à l’idée de genre humain, que Montaigne va si bien définir à la fin du XVIe siècle ou que Ramsay va convoquer dans son Discours. « Le droit naturel est un ensemble des droits que chaque être humain possède du fait de sa nature d’être humain, et cela en dehors de toute institution [...]. Il émane de la nature humaine et non de conventions sociales », observe Michel König. Pour l’auteur, Hiram, comme figure de la raison et de la connaissance de la géométrie, peut être considéré comme le symbole de cette religion naturelle, qui s’oppose à la religion surnaturelle. Il construit le temple de l’humanité heureuse à partir des plans du grand architecte. Et les mauvais compagnons représentent les vices des religions révélées : ignorance, superstition, fanatisme, intolérance, hypocrisie, fausse morale des dogmes… Ils l’assassinent parce qu’Hiram « est le gardien de la vérité et de la raison contre les apparences trompeuses des sens et de l’émotion qui constituent le ressort des religions révélées ».
Le langage de la géométrie
Dans ce livre, Michel König consacre aussi de nombreux et utiles développements aux interactions entre l’Angleterre et la France, tant sur le plan politique que maçonnique. Il illustre combien les aristocrates français initiés imaginent pour le royaume de France une évolution semblable à celle que connut la couronne britannique, sortie d’un modèle absolutiste au profit d’une monarchie constitutionnelle. C’est l’entêtement de la cour royale en suivant une voie inverse qui conduira la France révolutionnaire à abolir la monarchie le 21 septembre 1792, veille du premier jour de la Première République.
En matière de régicide, l’Angleterre précéda la France de près d’un siècle et demi en décapitant Charles 1er en 1649… Si Michel König s’engageait résolument dans la réhabilitation du duc d’Orléans, Philippe Égalité, dans son volume D’une Révolution à l’autre, un grand maître du Grand Orient de France dont il s’étonne qu’aucun temple de la rue Cadet ne porte son nom, il n’en va pas de même pour son prédécesseur. L’auteur remarque ainsi que durant son long mandat (1743-1771), le comte de Clermont a négligé les loges bleues au profit des hauts grades, à tel point qu’il avait plongé l’obédience « en état de confusion complet ». Il pointe aussi la façon dont Montmorency-Luxembourg, qui géra ensuite le Grand Orient de France sous la grande maîtrise du duc d’Orléans, poursuivit dans la lignée de Clermont en faveur de la « christianisation » de la franc-maçonnerie, en rupture avec les idéaux des Lumières du moment.
Dans sa préface à cet ouvrage, le Grand Vénérable du Rite français Philippe Guglielmi a raison de rappeler que « le grand architecte newtonien et voltairien n’a pas besoin pour ceux qui s’en réclament de révélation transcendantale ni de clergé pour la traduire et auquel le langage de la géométrie donne un accès direct ».
Finalement, loin de toute considération divine, Michel König définit la franc-maçonnerie adogmatique comme un « modèle réduit de la nation. Ou plus exactement la nation de 1789 est la reproduction pantographique de la loge maçonnique ». L’auteur établit ainsi la filiation entre le rite français moderne, dont la fixation s’opère entre 1782 et 1786, et la Révolution française, qui s’ouvre peu après, donnant à la nation le sens qu’elle aura notamment dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.
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